MÈRE, PÈRE, NOUS DEVONS PARTIR... CE MONSTRE VA DÉVASTER TOUT NOTRE  ROYAUME.
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A un certain point de leur entortillement, les choses ne se laissent plus trancher. Et ce qu’elles perdent en clarté d’énonciation elles le gagnent dans l’épaisseur qu’elles ménagent en elles mêmes, dans la confusion pléthorique qu’elles entretiennent et qui n’est pas tant une démission qu’une exigence. Aussi, décider en ce 14 février d’aborder l’amour et son aréopage de pulsions, c’était comme inviter une tempête de contradictions et de tiraillements, les plus délicats entremêlement, les ambiances les plus suaves, et les rapports les plus crus. C’était aussi dépasser toute intellection froide pour faire parler la langue souterraine des tâtonnements intuitifs, du sensible. Et puisque sept artistes on prêté la main au projet on imagine un ballai compliqué de contrepoints, de renvois, une dissolution de chaque voix propre en une volupté collective glissant et se rattrapant sur elle-même. C’est un des points de la démarche : chaque ego, chaque style personnel se fond en une œuvre collective, une énergie commune maintenue en cet état d’indétermination par les intrusions et les retraits de chacun. On peut y voir, à l’image du livre monument de Musil, un jeu d’idées, un brassage de fragments, la tourmente aussi où tout essaie d’être dit par chacun des protagonistes sans jamais qu’une chose puisse conclure par dessus les autres : seulement, que le monde réel est un jeu trivial auquel on n’échappe pas sans, comme Ulrich, l’antihéros de Musil, risquer la stérilité. Le travail plastique initié ici par Michael Eric Dietrich, Nelli David, Yann Eouzan, Nicole Cuglievan, Guillaume Sarda, Esther Klaes et Matteo Rovesciato, parce qu’il fait retour sur ces aspects du monde et joue de l’écart au sein même de l’œuvre mêlant poésie et chaos, s’impose alors comme une mise à distance de l’art par rapport à lui même et par rapport au monde dont il entreprend le tableau.




Jéremy Liron, Critique pour la revue Semaines, bimestrielle N°15, mars 2009